Tengo John, le Rap comme étendard [INTERVIEW]

Tengo John, le Rap comme étendard [INTERVIEW]

Tengo John a fait du rap, une affaire personnelle. Il le vit. De tout son être. Il s’en nourrit. De tout ses sens. Depuis 2013, Tengo essaie d’honorer, du mieux qu’il peut, cet art qu’il chérit. 4 projets plus tard, El Flaco a su affiner sa plume. Incisive. Éclectique. A pu perfectionner son flow. Tranchant. Expéditif. Le rappeur parisien, signé sur le label Chez Ace, s’est imprégné de la culture contemporaine, des séries afro-américaines aux mangas nippons, pour mieux la distiller dans ses travaux. Sa dernière réalisation, N+UV – en commun avec le producteur Ocho, membre du label Don Dada – nous enchante par ce phrasé fluide et pittoresque. Mis en lumière à travers l’obscure composition sonore. Polyvalent – comme l’illustre le récent Negli Occhi Del Altro, où le rappeur pose en italien – et amoureux, Tengo John a toutes les cartes en main pour, tout d’abord, confirmer son statut de rookie talentueux et, par la suite, s’imposer, à force d’abnégation. Pour LeBalooShow, l’artiste aux teintes émeraudes s’est dévoilé. Au programme : son lien étroit avec le Hip Hop, son écriture, le personnage Walter Kovacs, les charmeurs de serpent, The Wire ou encore, son futur premier album.

Comment es-tu tombé dans le monde du Rap ? 

Par la force des choses.

Quel est ton souvenir le plus marquant lié au Hip Hop ? 

Quand Espiiem m’a fait monter sur scène ou quand j’ai rencontré L’Etrange.

De quelle ville viens-tu ? 

Aucune.

Ton environnement, proche ou non, influe-t-il sur ta musique ? 

Évidemment.

D’où te vient ton nom de scène ? 

Tengo c’est le nom du héros d’un roman : iQ84 de Murakami (un auteur japonais) qui est important pour moi. C’est aussi Goten à l’envers, proche de mon vrai nom autant sur les syllabes que les consonnes. Dedans il y a « ten » le numéro 10 qui est mon poste au foot et mon nombre favori, car il cumule le chiffre 1, alias l’unité, et le 0, alias le néant. Après « ten » il y a « go » comme si on me disait d’y aller, où ça sous-entend que j’y vais, « j’y go », j’suis en action. Et puis ça sonne bien. Bref tout était réuni. Je réserve l’explication du “John” à une prochaine fois.

Certains parlent d’un nouvel âge d’or du Rap français, comment le vois-tu ?

Ce n’est pas l’âge d’or en ce moment c’est l’âge de diamant. Il n’y a jamais eu autant de diversité et de couleurs dans le mouvement, avec de la qualité et du moins bon mais c’est logique, vu le nombre qu’on est.

Qu’est-ce que représente, pour toi, la culture Hip Hop ? 

Pour moi ça représente le partage, l’espoir, l’amour parfois.

“J‘aimerais vraiment faire un morceau avec la grande et sublime Sade, la chanteuse nigérienne.”

Quels sont tes principales inspirations ? 

C’est une réponse basique et évidente mais tout dans la vie m’inspire et fait fleurir mon art. Je dirais que mes émotions et mon vécu en sont la source principale, ensuite ce serait toutes les différentes formes d’art que je m’enquille tel un érudit comme le cinéma, les bonnes séries, les mangas et l’animation japonaise, la philosophie, la poésie, la musique, le sport et surtout le football, même les couleurs, les goûts et les odeurs que j’aime m’inspirent en fait.

Avec qui aimerais-tu collaborer (artistes morts et vivants) ? 

Je vais évoquer des artistes morts, c’est plus simple. J’aurais rêvé de collaborer avec Nat King Cole, le chanteur/crooner des années 50/60, avec Billie Holiday, ou avec Barbara, la chanteuse française, extraordinaire. J’aurais bien aimé faire un truc avec les Rolling Stones aussi pour faire plaisir et honneur à mon père (même s’ils sont loin d’être décédés, je crois). Ah oui, sinon j’aimerais vraiment faire un morceau avec la grande et sublime Sade, la chanteuse nigérienne.

Tu es plutôt de l’école East Coast ou West Coast ? 

Aucune des deux y’a du bon et de l’excellent des 2 côtés, et que serait l’un sans l’autre ? Ça dépend du mood en vrai.

Pour le moment tu restes proche de l’egotrip, et d’une approche très personnelle, à l’avenir, quel style de Rap aimerais-tu exercer (dans le contenu) ? 

Tous les styles et pas que du rap. D’ailleurs je trouve que ta question n’est pas forcément juste, car je suis loin de me cantonner à l’egotrip. Si t’écoutes mes projets, c’est même tout le contraire. Et j’essaie aussi que mon egotrip aille plus loin, dans la réflexion, que celui des autres rappeurs car je l’interprète et l’écris comme une rage (auto ?) destructrice.

Pour continuer sur ton écriture, tes références sont assez recherchées, complètement ancrées dans la culture moderne, la culture est importante à tes yeux ? 

C’est ce qu’il y a de plus important, la culture. C’est fondamental.

Comment perçois-tu son évolution actuelle ? 

Elle a ses hauts et ses bas que la modernité lui confère. Heureusement elle est encore très présente, il y a énormément de livres ou de films et d’albums, de peintures qui sortent. Mais je me fais beaucoup de soucis pour notre génération. Je les trouve bêtes et incultes. Ils ne lisent plus, savent à peine écrire et s’exprimer. Émettre un avis personnel est impossible pour eux, ce ne sont quasiment que des clones et des moutons qui regardent gentiment la télévision. Ils ne se posent pas trop de questions, sous peine de migraines. D’un côté, elle me répugne ma génération, si superficielle et désintéressée des vrais enjeux et questions de ce monde, qu’elle préfère savoir qui aura la meilleure “note de vie” sur Instagram autrement dit le plus de liens, ou prendre en photo son quotidien plutôt que de le vivre… Les gens sont bêtes et toujours autant guidés par leurs pulsions électriques basiques d’animal. Abrutis par l’argent, le pouvoir et le sexe nombriliste. Tout le monde veut être quelqu’un et plus personne n’est soi-même. C’est bien triste qu’on en soit arrivé là. Je n’ai pas d’amis, quasiment, et j’en suis très heureux, les gens sont cons et suivent le vent.

À ce sujet, penses-tu que le Hip Hop est l’acteur majeur de la culture de nos jours ? 

L’acteur majeur je ne sais pas mais un des acteurs majeurs, c’est sûr et certain ! C’est magnifique ce qui se passe avec le hip-hop.

Tengo John, en compagnie d’Ocho (crédits photographie : Opaq Photo)

Visuellement aussi, il y a une recherche approfondie, à l’image de tes textes, ton imagerie est prononcée, colorée, tu as (eu) les cheveux verts par exemple, c’est une façon de se démarquer ? 

Non je dirais que c’est une façon d’être moi-même ! Pour mes cheveux par exemple, le vert a toujours été ma couleur préférée et avant j’avais trop peur de la réaction des gens ou de mes parents pour oser cette teinture. Alors que le personnage de Tengo John me permet de décomplexer et de mettre ça sur son dos [Rires].

Aujourd’hui, le visuel est-il aussi important que la musique ? 

Je pense ouais, malheureusement. Du coup faut s’adapter.

Pour autant, l’image peut devenir problématique et t’enfermer dans une case, malgré la volonté de l’artiste, comment l’éviter ? 

J’aimerais avoir la réponse aha ! Mais en se surpassant à chaque morceau, ou chaque visuel justement, en essayant de surprendre et de faire réfléchir ! 

Tu soignes ton apparence également, est-ce juste une passion ou est-ce un aspect que tu accentues ? 

Tout d’abord je dirais que c’est une passion, car (comme presque tout le monde je pense) j’aime me sentir beau ou mis en valeur par mes vêtements, sûrement mes petits côtés narcissiques. J’adore choisir mes habits c’est comme se choisir une identité visuelle on pourrait dire. Je n’ai pas cette passion autant que Waly (le Prince) mais j’y travaille, car comme tu sais c’est super important aujourd’hui, l’image que tu entretiens.

“Tengo c’est pour l’Asie et John c’est pour l’Occident.”

Depuis ton premier projet Arc-en-ciel, sorti en 2013, dans quel domaine penses-tu avoir le plus progressé ? 

Honnêtement dans tous les domaines ! C’est gigantesque le boulot que j’ai fait dans la musique pour avancer et progresser depuis mes débuts ! Mais je garde énormément d’émotion pour ce premier petit projet, sorti sous “Theo Skellington” donc un peu à part, ce n’est pas vraiment Tengo John.

D’un point de vue culturel, tu es manifestement tourné vers l’Asie (Univers Manga, notamment One Piece) et les États-Unis (The Wire), comment l’expliques-tu ? 

Car ce sont les 2 pôles culturels dominants et majeurs de la planète et je trouve que cette dualité n’est pas assez explorée. Je me sens aussi proche de celui Occidental que de l’Asiatique, d’ailleurs je ne te l’ai pas dit plus haut mais Tengo c’est pour l’Asie et John c’est pour l’Occident.

Au fur et à mesure de tes projets, on sent que t’essaies d’être le plus polyvalent possible, tu tentes de devenir un rappeur à trois flows ? 

Oui c’est vrai que j’essaie d’être le plus complet et polyvalent possible. Ça m’intéresse de travailler ça. J’veux tout simplement être le plus fort toute catégorie au final, alors je bosse. J’veux pas 3 flows, j’en veux 10000.

Ton deuxième EP s’intitule Tortue Jade, pourquoi avoir choisi ce nom ? 

Quand j’étais tout petit un ami de mes parents antiquaire m’a offert une magnifique petite tortue de Jade, car les tortues étaient mes animaux préférés avec tous les reptiles et les chats/renards, et depuis c’est devenu comme mon talisman, mon totem. Et ceux qui connaissent la fable de La Fontaine savent que c’est la Tortue qui gagne à la fin. Malgré son retard.

Avances-tu vraiment dans la noirceur totale comme Walter Kovacs ? 

Je m’identifie pas mal à Walter Kovacs ouais, pour ceux qui connaissent. Quelque chose s’est désenchanté en moi sur ma vision du monde et des gens, de la ville surtout.

Penses-tu posséder la dextérité musicale d’un charmeur de serpents ? 

Haha j’espère bien ! En tout cas j’ai charmé plus que des serpents avec ma musique.

“On n’est jamais prêt pour le cap du premier album, on le sait toujours après.”

Comment vous êtes-vous rencontrés avec Ocho ? 

Avec Ocho on s’est rencontré à Versailles lors d’une après-midi d’été, J’m’en rappellerais toujours, c’est Lewis qui nous a présenté, c’était chez un pote à lui, il faisait beau et on avait bien chillé ce jour là ! Ça doit déjà faire 4 ou 5 ans. Wow !

De quelle manière définirais-tu votre relation ? 

Charly et Lulu.

As-tu déjà une idée de l’optique du prochain projet ? 

Ouais, j’ai toutes mes idées.

Te sens-tu prêt, actuellement, à passer le cap du premier album ?

On n’est jamais prêt pour le cap du premier album, on le sait toujours après.

Par : Osain Vichi / 10/08/17 / 3598 vues